
LES FONCTIONS LEMNISCATIQUES
de C.F. GAUSS
Premières recherches
Gauss a peu publié de son vivant, il ne voulait faire paraitre que les choses qu'il avait murement réfléchies. Mais il a tenu réguliérement un journal (Tagebuch) des recherches et des découvertes qu'il faisait et ses papiers contiennent de nombreuses notes marginales qui sont autant de témoignages de son activités.
Gauss connaissait les travaux d'Euler sur les fonctions elliptiques, de sorte qu'il ne tarde pas lui-même à étudier ces fonctions. Une notice de son journal datée du 9 septembre 1796 rapporte :
Si on
pose
comme
et
on
aura

Ainsi dès 1796, Gauss s'intéresse aux intégrales elliptiques
et met en oeuvre la fonction réciproque de l'intégrale
comme le montre le passage suivant extrait de ses papiers et provenant de [G, VIII,
p.93-94] :
RECHERCHES
SUR LES FONCTIONS TRANSCENDANTES QUI TIRENT LEUR
ORIGINE
DE L'INTEGRALE 
On désigne,
d'une façon générale, la valeur de l'intégrale prise
de x = -1 jusqu'à x = z par |

Les y représentent les abscisses, Py les ordonnées. Nous désignons la valeur de |

Les propositions
précédentes sont vraies dans le domaine spécifié
de nos définitions. Cependant, nous pouvons comprendre par de x = -1 jusqu'à x = z - 1 (qui sera réelle quand on abaissera la valeur
des abscisses à partir de 1. |

Dans ce passage sont définies deux fonctions réciproques possibles de deux intégrales voisines notées
.
Gauss hésite entre les deux formes, l'une donnant P(0)=-1 et l'autre P(0)=0. Les formules données ici ressortent de l'utilisation du théorème
d'addition pour
obtenue
à partir de la formule donnée plus haut
.
Gauss a vraisemblablement suivi le chemin au fil des idées originelles
d'Euler.
D'ailleurs,
ces formules renvoient directement au théorème d'addition des
fonctions de Weierstrass
pour
et
.
Les formules se déduisent facilement du théorème
d'addition : A partir de
et
on
trouve sans efforts les autres résultats de Gauss.
Gauss étudie
les deux intégrales
et
qui
apparaissent déjà chez Euler qui fournit l'égalité
.
Gauss rappelle la valeur numérique de A donnée par Stirling :
A = 1,31102877714605987
Il
vérifie cette valeur en usant d'une formule étonnante, analogue
à la formule de Machin pour
, afin de calculer ce nombre qu'il désigne par
:

Le
calcul des quantités
et B l'a semble-t-il particulièrement
mobilisé puisqu'il en fourni différentes méthodes dont
certaines très habiles.
Les fonctions lemniscatiques et les variables imaginaires
Le 18e siècle a dégagé peu à peu la notion de fonction en tant que telle. Néanmoins, elle reste attachée à ses représentations soit au moyen d'une courbe, soit par une expression algébrique, soit enfin avec une série. Ainsi, les domaine de validité de toutes ces représentations restent flous, en particulier la notion de convergence d'une série demeure souvent intuitive. Néanmoins, l'idée de fonction, entités mathématiques à part entière va s'affirmer avec Gauss qui apparait être le premier à utiliser explicitement les fonction réciproques des fonctions elliptiques.
Gauss s'intéresse à la Lemniscate au mois de janvier 1797 comme l'indique une note de son journal :
Je
commence à étudier la courbe lemniscatique (élastique)
dépendant de l'intégrale 8 janvier 1797. |
Il est sûr que Gauss s'était décidé à faire une étude détaillée de l'intégrale lemniscatique. En effet, comme cette dernière prenait naissance dans la rectification de la lemniscate, il espérait trouver dans celle-ci une naturelle analogie avec les intégrale trigonométriques. Cependant, il dût se rendre à l'évidence que l'intégrale décrivant l'arc de lemniscate n'avait que peu d'analogie avec l'intégrale trigonométrique fournissant l'arc de cercle, car les théorèmes d'addition liés à celle-là était beaucoup plus compliqués que ceux des fonctions trigonométriques.
Il
étudie d'abord l'intégrale
et
en considère la fonction réciproque. Ensuite, à partir
du théorème d'addition de l'intégrale lemniscatique il
découvrit d'importants résultats : la fonction réciproque
de l'intégrale lemniscatique est une fonction univoque et périodique.
Gauss pose :

et rassemble les formules d'addition et les formules de multiplication ensemble. Voici le début du passage correspondant dans les papiers de Gauss [G, III, p.404-405] :
TRES REMARQUABLES
PROPRIETES DE L'INTEGRALE
.
ELEGANTIORES
INTEGRALIS
PROPRIETATES
[1]
| Nous designons
toujours par |

On peut
considérer la variable x comme le rayon
vecteur de la courbe, et l'intégrale comme l'arc correspondant de cette
courbe que l'on appelle Lemniscate. Ces considérations suffisent pour
comprendre ce qui suit. |
[2.]

k représente un nombre entier quelconque positif ou négatif; le
signe supérieur étant pris quand k est pair, l'inférieur quand il est impair. |

Dans
le groupe de formules [2], on trouve
qui relie le cosinus lemniscatique au sinus lemniscatique : c'est la relation
de Fagnanno. On trouve en dessous le théorème
d'addition d'Euler. il y a de la part de Gauss une recherche active, au moyen de nombreux calculs avec des formules, des propriétés de ces fonctions
nouvelles.
L'usage du théorème d'addition d'Euler pour l'intégrale du premier genre apparait comme un moment essentiel, il sera adapté à l'addition et à la multiplication de la fonction réciproque comme on le voit dans le passage cité plus haut. Mais Gauss n'en restera pas là, et il développera par la suite de véritables méthodes quantitatives (séries, problèmes de convergences).
A partir de ces dernières, il semble être passé bientôt à l'équation de la division car le 19 mars 1797 il porte déjà dans son journal :
Pourquoi
parvient-on à une équation de de degré
quand
on divise la courbe lemniscate en n parties.
La forme de cette question montre que vraisemblablement Gauss avait découvert
les deux périodes imaginaires des fonctions lemniscatiques. En effet,
la double périodicité laisse reconnaître le "pourquoi"
du fait que la division est de degré
.
Mais ce résultat sous-entend que Gauss était obligé d'étudier
ces fonctions pour les valeurs complexes de la variable.
Il faut ici rappeler qu'à cette époque la notion de fonction de variable complexe reste intuitive sinon mal connue, et ne s'appuie sur aucun résultat tant précis que rigoureux. Il faudra attendre le milieu du 19e siècle pour que ces domaines commencent à être éclaircis, en particulier, après les travaux de Cauchy.
Gauss apparait ainsi comme un initiateur dans ce domaine à qui il fait certainement allusion dans une des notes de son journal :
Grandeurs
imaginaires : On recherche un critère général selon qui
les fonctions de plusieurs variables
complexes pourraient être
reconnues à partir des non complexes.(*)
Bien
que la phrase soit embrouillée, on imagine un vrai problème.
Quoi qu'il en soit, il est peu probable que Gauss ait utilisé communément,
comme on le fera plus tard, la notion de grandeur complexe, et ce
qu'il comprenait par les terme fonctions complexes ou non complexes n'avait vraisemblablement que peu de rapport avec les notions actuelles. Néanmoins
nous apercevront au niveau de l'équation de la division le moment décisif
qui engagea Gauss à rechercher les fonction lemniscatiques pour les
valeurs de l'argument de la forme
.
L'observation
de l'intégrale
dans
laquelle on change la variable x en ix
ou des séries ci-dessus exprimant
et
en
fonction de l'argument lui suggère les égalités :

L'utilisation
des formules d'addition lui montre alors l'existence, d'une part de la période
réelle
et, d'autre part d'une période imaginaire
.
Ces mêmes calculs le conduisirent à examiner les
périodes
avec a et
b entiers relatifs.
Multiplication complexe
Il
s'agit de savoir ce que deviennent les fonctions lemniscatiques
et
quand on multiplie l'argument par des nombres entiers ou des nombres de la
forme
avec u et v entiers. Un premier travail consiste à essayer d'exprimer ces dernières
en fonctions de
et
.
Cette idée est connue depuis longtemps pour les fonctions trigonométrique
dont les formules de duplication, triplication etc. sont :

Gauss détermine des formules analogues pour ses fonctions lemniscatiques, mais en passant par les intermédiaires P, Q, p, q. qui représentent respectivement les numérateurs et dénominateurs des cosinus et sinus lemniscatiques.

On retrouve facilement (!) les formules de multiplication des arguments pour sin lemn et cos lemn en écrivant les rapports :

Bien
sûr, ces formules sont plus compliquées que leurs analogues trigonométriques
parce qu'elles contiennent des dénominateurs. On remarque,
ce qui n'avait pas échappé à Gauss, que pour les premières
valeurs de n,
(c'est moins clair pour
)
s'exprime comme une fonction rationnelle de
de degré
.
Il passe ensuite à la multiplications des arguments avec des nombres complexes de la forme (u + iv) :

Gauss
utilisa assez rapidement, semble-t-il, les dénominateurs et numérateurs
des fonctions sin lemn
et cos lemn qu'il appela d'abord
.
Il semble, au début, que ces quantités étaient entachées d'un certain flou dans la mesure
où elles pouvaient n'être connues qu'à un coefficient
multiplicateur près. Cette difficulté n'étaient pas génante
dans les formules de multiplication des arguments qui sont homogènes
en ces dénominateur et numérateur. Ce que l'on peut voir ci-dessus
en P et Q.
En effet, Gauss
reconnu après, par une induction numérique, une propriété
remarquable du dénominateur de sin lemn,
a savoir la valeur de
,
qu'il énonce dans la note 63 de son journal :
[3] Dés
lors si pour le Dénominateur (du sinus lemn) pour l'arc [4] alors [5] Dont
le nombre logarithme néperien est =
1,570796 i.e. = 17 mars 1797 |
Autrement
dit
.
Mais, à cette époque là, cette propriété
reste pour Gauss une conjecture qui précise, pour autant que ce fut
nécessaire, les définitions de M
et N.
Gauss changea ensuite de notation en prenant P, Q, p, q comme numérateurs et dénominateurs

Développement en séries : produits infinis
Gauss détermine ensuite les zéros et infinis des fonctions sin lemn et cos lemn toujours à partir des formules d'addition de ces fonctions et déduit ensuite la convergence de ces fonctions sous forme de quotients de produits doublement infinis.
Voici ce qu'il écrit quant à ces produits [G, III, p.415-416]

Gauss est sensible aux problèmes de convergence de tels produits puisqu'on le voit ébaucher des études dans ce sens.
Quoiqu'il en soit, les fonctions lemniscatiques sin lemn et cos lemn apparaissent ainsi comme quotient de fonctions transcendantes.
Il développe d'ailleurs ces fonctions transcendantes en série des puissances de la variable x. Il remarque [G, III, p.406] que
Les formules
pour P, Q, p, q développées à l'infini
convergent plus vite que n'importe quel convergence donnée, quant à
la formule pour et la formule |
Rappelons le, les démonstrations de Gauss faisant intervenir des séries sont essentiellement des calculs formels et des manipulations d'ordre algébriques. Quand le calcul des premiers termes lui fait percevoir la loi d'évolution de la série il induit le résultat. L'analyse tant réel que complexe telle qu'on la conçoit de nos jour en est à ses balbutiements.
Développement en séries : séries trigonométriques
De nouvelles recherches l'amènent à développer ses fonctions lemnicatiques en séries de sinus des multiples de l'arguments, il rassemble ses resultats dans une note de son journal datée de juillet 1798. Les coefficients restent encore numériques :

On aperçoit bien ici, chez ce grand mathématicien que fut Gauss, l'évolution de ses propres découvertes qui commencent par des aperçus numériques avant de devenir plus tard des résultats généraux qu'il démontre.
Les
développements en produits infinis des numérateurs et dénominateurs
des fonctions lemniscatiques lui donnent la preuve de l'égalité
qu'il
n'avait que simplement conjecturée. Il découvre ensuite dans
toute leur généralité les coefficients du développement
de
:

Gauss s'attéle maintenant aux développement en série trigonométriques des numérateurs et dénominateurs des ses fonctions lemniscatiques.
Il
prend les logarithmes des numérateurs et dénominateurs
qu'il a précédemment développé en produits infinis
et avec l'utilisation de la formule

il
les développe directement en séries selon les les cosinus
des multiples paires de
:

Il
trouve ensuite les représentations de P,
Q, p, q sous la
forme de séries développées selon les sinus et cosinus
.

Remarquer
que dans la première de ces ces formules les exposants des exponentielles
sont proportionnels aux termes de la suite des carrés des entiers.
Jacobi appellera des fonctions analogues
et
, ces
fonctions sont à l'origine des fonctions appelée aujourd'hui theta [Se, p.171] et sont caractéristiques des fonctions elliptiques.
Ces formules s'associent naturellement dans l'identité:

et au suivantes :

Nous
voyons apparaître, dans ces derniers résultats, la grandeur que
Gauss a si souvent calculé à travers
. De
plus la représentation de
par des séries de puissances de
ou
dont
les exposants sont proportionnels aux termes de la suite des carrés
des entiers peut avoir suggéré à Gauss les premières
suspicions d'un lien existant entre la grandeur de
et l'agM (voir chapitre suivant) .
Finalement, les découvertes décrites amènent la Théorie des fonctions lemnicatiques à un haut degré de développement, ce qu'avait pressenti Gauss, quand il écrit dans son journal en Octobre 1798 :
Un nouveau champ de l'analyse s'ouvre à nous, évidemment l'examen des fonctions etc. Octobre 1798 |
Il est vraisemblable que Gauss avait conscience que les méthodes appliquées aux fonctions lemniscatiques et les propriétés amenées à émerger par l'entremise de ces dernières, ne représentaient pas seulement quelque chose de nouveau - comme on le connait chez les transcendantes élémentaires - mais que la portée de ces méthodes ne pouvaitt être limitée aux fonctions lemniscatiques qui constituent le premier membre d'une classe étendue de fonctions nouvelles formant un nouveau champ de l'analyse dont Gauss avait ouvert les portes.
Une remarque jette quelques lumières sur les idées de Gauss ; en 1828, il écrit dans une lettre à Bessel, datée du 30 mars :
Je
ne pourrai probablement pas pour l'instant encore venir à l'élaboration
des études poursuivies depuis de nombreuses années (1798) sur
les fonctions transcendantes, puisqu'avec quelques autres choses, ceci doit
encore être déblayé. Monsieur Abel m'a devancé maintenant, comme je le vois, et ma relevé, à maints égards, de l'effort dans environ un tiers de ces choses, surtout, qu'il a fait tous les développements avec élégance et concision. Il a pris justement le même chemin que je suivais en 1798, ainsi, la grande conformité des résultats n'est pas à étonner ; afin que toute interprétation fausse fut prévenu, je remarque cependant, que je ne me souviens pas d'avoir annoncé à quelqu'un, quoi que ce soit de ces choses. |
GAUSS aussi bien qu'ABEL sont, en effet, d'abord partis du théorème d'addition, à l'aide de celui-ci même ont prouvé la périodicité, ensuite ont alors déterminé les positions des zéro et des infinité des fonctions sin lemn et cos lemn et à partir de ceux-ci «avec des règles connues» ont extraits les représentations des numérateurs et des dénominateurs sous forme de produits infinis.
![]()
(*) Quantitates imaginariae : Quaeritur criterium generale, secundum quod functiones plurium variabilium complexae ab incomplexis dignosci possint
(**) Gauss
s'inspire du développement des fonctions trigonométriques en
produit infini. Ainsi, en mettant en regard l'équation sin
x = 0 pour
,
où k parcourt l'ensemble des entiers
relatifs, avec le produit infini
on
généralise aux fonctions trigonométriques un théorème
spécifique aux polynômes et à leurs racines. Gauss applique
le même traitement aux fonctions lemniscatiques, la «démonstration»
exige pour être compléte des résultats relatifs aux fonctions
complexes et ce résultat se traduit actuellement sous la forme du théorème
de factorisation de Weierstrass.
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Créé le 01/09/07 et lentement développé par Jean-Claude Pénin. Dernière mise à jour le 01/09/07 |
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